
Hopepunkers & al.
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Pour 2026-2028, l'UR numérique propose comme axe de recherche de s'intéresser à des récits non dystopique sur l'avenir possible de l'humanité. Le numérique sera évidemment amplement questionné dans ces projections diverses.
Intention
Astro-alt-right et technofascisme
La scène mérite une description. À l’occasion de l'introduction de SpaceX au NASDAQ, le 12 juin 2026, Elon Musk en direct de Starbase, le siège de SpaceX au Texas, fait un discours sur la manière dont il conçoit les grandes lignes de son entreprise. Il explique notamment devant des employés aux larges sourires et applaudissant à tout rompre : « Vous savez, même si les autres entreprises aérospatiales construisent de bonnes fusées et tout ça, elles ne se consacraient tout simplement plus à la technologie nécessaire pour rendre la vie multiplanétaire, pour donner vie à Star Trek, pour faire de ces futurs de science-fiction passionnants, dont nous avons lu les récits, une réalité. Et c’est exactement la raison d’être de SpaceX : sortir la fiction de la science-fiction et créer un avenir passionnant et inspirant pour tout le monde. […] Il y a toujours des problèmes sur Terre. Il y a toujours des choses que nous aimerions améliorer, que nous voulons résoudre ici sur Terre, et nous devons les résoudre. Mais il faut aussi qu’il y ait des choses qui vous donnent envie de croire en l’avenir, qui vous donnent envie de vous réveiller le matin parce que vous avez hâte de voir ce qui va se passer ensuite. » (Park, 2026). En arrière plan, sur les écrans géants de Starbase, des fusées décollaient encore et encore dans des gerbes de flammes. SpaceX leva ce jour-là 75 milliards de dollars pour une valorisation d'environ 1 770 milliards portée par des milliers d’investisseur.euses. La séquence a pu en réjouir certain.es, elle apparaît surtout comme l’apogée d’une pensée destructrice ancrée dans les idées coloniales en complète déconnexion avec les « problèmes sur Terre » dont celui de l’environnement. Comment ne pas être affligé par des propos tels que « créer un avenir passionnant et inspirant pour tout le monde » dans la bouche de celui qui incarne la concentration de la richesse et le renouveau d’une idéologie d’extrême-droite brutale et décomplexée. Si ce genre d’idéologue n’avait pas d’influence sur la planète, on pourrait s’amuser de cet imaginaire bloqué dans les années 1930 - « multiplanétaire » et rempli de fusées - typique de l’époque dite (à tort) de « l’âge d'or de la science-fiction ». Malheureusement, ce que porte Musk et ses coreligionnaires impacte l’humanité à divers degrés et participe largement à la détérioration des écosystèmes et de nos conditions de (sur)vie. En voulant « sortir la fiction de la science-fiction », l’entrepreneur transforme son projet en « récit-maître » qui veut imposer une feuille de route à l’humanité pour des générations. À cette narration autoritaire, il faut évidemment opposer un « contre-récit » ou, pourrait-on dire, continuer d’entretenir les « contre-récits » car comme l’explique Irénée Régnauld, dans un article de 2021 intitulé « Soixante ans de "spatio-critiques" » : « […] les projets de vols habités vers la Lune, avec Mars en ligne de mire, ne répondent pas à des objectifs scientifiques. Ces destinations apparaissent plutôt comme des lieux d’affrontement symboliques et d’affirmation politique. […] au cours de la décennie 1960, jusqu’à 60 % des Américains n’approuvaient pas le programme Apollo [et en 2019 aux États-Unis] Un sondage réalisé par le Pew Research Center montre que les voyages habités vers la Lune et vers Mars n’ont toujours pas la cote […] La grande priorité déclarée est avant tout la science, avec l’étude du climat. » On constate donc que le narratif couvrant porté par quelques milliardaires médiatiques est loin de faire l’unanimité contrairement à ce que tente de faire croire les médias dont ils sont également propriétaires. D’où l’importance de récits alternatifs et multiples qui doivent continuer à circuler et à nourrir l’imaginaire lié aux futurs possibles.
Contre-récits et fictions spéculatives
En 1988, le philosophe Guy Lardreau écrivait dans un ouvrage consacré à la science-fiction : « La science-fiction, c'est l'opinion qui, devant la faillite de la philosophie à assumer son rôle traditionnel, prend elle-même en main la double tâche d'ajuster une vision du monde à l'avancée de la science, et d'y faire en même temps sentir la pesée du Réel. » Lardreau pose ainsi la science-fiction comme un relai de la pensée philosophique qu’il situe au-delà d’une prospection scientifique : « [...]pourquoi ne pas adopter le terme de fiction spéculative, introduit par Heinlein, et repris, à la suite d'Harlan Ellison, par de nombreux auteurs contemporains, pour marquer clairement que la science-fiction déborde de toutes parts les seules conjectures sur la science, que celle-ci n'est plus même vraiment un objet privilégié, qu'aucune spéculation philosophique ne reste aujourd'hui étrangère à la science-fiction ? » La remarque pourrait s’appliquer à Micromégas de Voltaire, daté de 1752 ! C’est également une description applicable aux écrits de Donna Haraway avec son Manifeste cyborg(1984), Des singes, des cyborgs et des femmes - La réinvention de la nature (1978-89) ou la fameuse « Histoire de Camille » extraite de Vivre avec le trouble (2016). Et plus directement ancré.es dans une approche narrative, sous la forme de romans ou de contes philosophiques, nombres d’auteur.ices ont développé des fictions spéculatives : parmi les plus connu.es, on peut citer Ursula K. Le Guin (les cycles de de Terremer (1968-2001), de l’Ekumen (1966-1999), ses multiples nouvelles ou son essai Le Langage de la nuit : Essais sur la fantasy et la science-fiction, (1979)), Stanislaw Lem (Solaris (1961), La Voix du maître (1968)), Joanna Russ (L'Autre Moitié de l'homme (titre original : The Female Man), 1975) ou Octavia Butler (Xenogenesis (1987-89), La Parabole du semeur (1993)) parmi bien d’autres. En France, Françoise d'Eaubonne avec La Trilogie du Losange propose une fiction spéculative radicalement féministe à l’image de son engagement militant. Plus discrètement, Jean-Pierre Fontana et de Jacqueline H. Osterrath en créant le fanzine (puis revue) Lunatique en 1963 inscrivent de manière précoce et dans la durée la pratique du fanzinat de science-fiction, espace littéraire permettant le déploiement de récits alternatifs et la découverte d’auteur.ices débutant.es ou méconnu.es. Depuis la fin des années 1960, la science-fiction affirme également son ancrage politique (avec des revues comme Alerte !, par exemple, aux éditions Kesselring) et nombre de narrations engagées, s’approchant parfois du récit sociologique (comme Tous à Zanzibar, L’Orbite Déchiquetée, Le Troupeau Aveugle et Sur l’Onde de Choc de John Brunner (1968-75)). En parallèle se sont développés de multiples sous-genres qui, lorsqu’ils relèvent de la catégorie « anticipation », s’approche de la fiction spéculative sur un mode dystopique comme le cyberpunk, le techno-thriller, le steampunk, le post-apocalyptique, le grimdark, la cli-fi (fiction climatique), etc.
Panne des imaginaires ?
Pourtant, en 2014, Nicolas Nova dans son livre Futurs ? La panne des imaginaires technologiques pointe la difficulté de renouveler les récits notamment en lien avec le numérique. Il énonçait deux hypothèses à ce propos : « La première consiste à dire que la science-fiction s’est faite d’une part distancer par le réel ; c’est-à-dire, que les technologies numériques actuelles – réseaux, appareils mobiles, capteurs, robots en particulier – et leurs usages, mènent à des comportements singuliers tout aussi curieux que les situations vécues par les protagonistes de romans de Philip K. Dick, de Ray Bradbury ou d’Isaac Asimov. Ma seconde hypothèse est simplement d’affirmer que la création d’imaginaires du futur, en particulier dans le domaine technologique, n’est plus le monopole des acteurs de la science-fiction. Je proposerai notamment de considérer le travail des artistes, des designers et des architectes, notamment dans le domaine des technologies et des nouveaux médias. » Nicolas Nova étaye cette dernière hypothèse en évoquant les projets de design critique et de design fiction de Dunne & Raby, Auger-Loizeau, Neil Usher, Michail Vanis, etc. Il cite également l’exposition « Tomorrow Now : When design meets science fiction » d’Alexandra Midal au Musée d’Art Moderne du Luxembourg en 2007. On peut y ajouter l’exposition pionnière « This is Tomorrow » à la Whitechapel Art Gallery à Londres en 1956 qui présentait sous forme de douze espaces » des collaborations entre architectes et divers artistes. l’exposition est connue pour avoir eu une influence importante sur J.G. Ballard. Une décennie plus tard, en 1967-68, Harald Szeemann organise « Science-fiction » à la Kunsthalle de Berne, aux Musée des Arts Décoratifs de Paris et à la Kunsthalle de Düsseldorf. Plus récemment, en 2022-23, l’exposition « Les Portes du possible. Art & science-fiction » au centre Pompidou-Metz présentait de nombreuses œuvres pouvant s’apparenter à des formes « spéculatives » relevant d’imaginaires queer et de l’afro-futurisme notamment. Si l’on constate un effet de redites ou de patinage dans les imaginaires technologiques, notamment ceux portés par le cinéma hollywoodien et les séries, on verra qu’au contraire, de nombreuses pistes sont explorées en dehors d’un futur hyper-technologique ou en proposant de nouvelles hybridations avec ces technologies. Le recueil collectif de nouvelles LUCIOLES : 15 fictions pour des futurs écologiques publié par La Volte en 2026 en est un exemple qui peut se rattacher à certains courants récents comme le solarpunk ou le hopepunk, écrits qui souhaitent sortir la littérature de science-fiction d’une ornière toujours plus dystopique. Créé par Alexandra Rowland en 2017 (Rowland, 2019), le hopepunk, sans forcément être dans la description d’une utopie, se veut porteur d’optimisme en décrivant des visions du monde où des systèmes sociaux bienveillants, mettant l'accent sur la coopération et l'activisme politique donnent un sentiment d'appartenance à des communautés protectrices. Accusé de naïf, voire de montage « commercial » par une partie de la critique, le hopepunk n’est probablement qu’une transition vers de nouveaux récits davantage constructifs que ceux qui se complaisent dans le cynisme le plus sombre.
Pistes de recherche
Tout en gardant en vue les hypothèses énoncées par Nicolas Nova, contre-récits et fictions spéculatives seront la piste suivie dans cette ligne de recherche dont la problématique recouvre de nombreux aspects : Comment se renouvelle la fiction spéculative à l’heure actuelle après la vague portée par Haraway et Le Guin ? Comment se diffusent ces récits alternatifs en ligne ou hors-ligne ? Comment les champs de la création (art, design, scène…) s’en emparent en 2026 ? Où se situent, à l’échelle nationale et internationale, les personnes, collectifs, groupes militants qui portent ou travaillent à la diffusion de ces récits ? L’école d’art peut-elle être le lieu où se créent ces contre-récits ? Comment mesurer leur efficacité ? Etc.
En termes méthodologiques, la ligne de recherche s’appuiera sur divers types de partage et d’élaboration de connaissances. Il s’agira d’abord de s’intéresser à quelques textes fondamentaux en s’appuyant notamment sur des techniques de lecture partagée comme présenté dans le récent ouvrage Lire ensemble : Échanger, arpenter, cartographier de Thibaut Le Page (2026). Des consultations d’articles scientifiques, d’archives, de catalogue, de fanzines et de site internet multiples compléteront ce travail de repérage. Plusieurs intervenant.es [liste plus bas] pressenti.es viendront étayer et accompagner ce moment.
Afin de se doter de quelques outils pour élaborer des textes, des projets visuels et/ou sonores, des performances, etc., on pourra utilement s’appuyer sur la «Théorie de la fiction-panier » de Le Guin comme guide d’une nouvelle écriture (au sens large) science-fictionnelle. Selon ses termes : « Nous l’avons entendu cette histoire, nous avons tous entendu parler des bâtons, des lances et des épées, de tous ces instruments avec lesquels on frappe, on perce et on cogne, de ces choses longues et dures. En revanche, nous n’avons rien entendu sur la chose dans laquelle on met d’autres choses, sur le contenant et les choses qu’il contient. En voilà une nouvelle histoire. » (Le Guin, 1986)
Le principe de cette ligne de recherche sera donc de mobiliser les moyens de la création pour élaborer des formes expérimentales de fictions spéculatives. Fouiller, retrouver, approfondir, découvrir, proposer... pour repenser des lendemains possibles non pas dans une visée de « futurologie » mais pour entretenir un imaginaire capable de contrer les grands récits d’un capitalisme solutionniste, excluant et mortifère.
Séminaire, workshops, ateliers (en cour de construction)
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